Les Bruits du Monde - By Sabiha Atturkhan
Written By: Sabiha Atturkhan
Category: Creative Non-Fiction
Competition: Global Poetry and Creative Writing Competition 2026
In "Les Bruits du Monde," Sabiha Atturkhan, writing under the name Les Bruits du Monde, offers a compelling piece of creative non-fiction. This narrative, part of Hashtag Kalakar's Global Poetry and Creative Writing Competition 2026, explores the deep resonance of sounds that shape our memories and experiences. Through vivid storytelling, Atturkhan takes the reader on a journey that transcends borders and cultures, capturing the essence of what it means to listen to the world around us.
About the Work
The narrative weaves together personal memories and cultural exploration, reflecting on the comforting and unsettling sounds that have marked Sabiha's life. Her work is rich in sensory detail and introspection, illustrating the interplay between familial intimacy and the vastness of the world. As she travels from her childhood home to distant lands, her prose captures the essence of these experiences, leaving a lasting impression on the reader.
Les Bruits du Monde
Original Submission by Sabiha Atturkhan
LES BRUITS DU MONDE
Récit
par Sabiha Atturkhan
Son enfance a été bercée par deux bruits.
D’une part, des bruits intériorisés, issus des membres de sa famille. Il y avait d’abord le bruit de son frère, toujours là à ses côtés, sa présence tranquille et fiable comme le tic-tac d’une horloge qu’on n’entend plus mais dont on sent l’absence au premier silence. Il y avait les aventures amoureuses de sa première grande sœur, racontées à voix basse au téléphone dans le couloir, des chuchotements qui devenaient des rires étouffés, des soupirs, des mots qu’une petite sœur fait semblant de ne pas entendre. Les cris et hurlements de sa petite nièce, dont la joie était si totale et si bruyante qu’elle remplissait toute la maison d’une présence plus grande qu’elle-même.
Il y avait aussi les voix de sa deuxième grande sœur et de son neveu qui l’appelaient pour l’embêter, pour l’agacer - mais cette agitation-là, elle l’apprendrait plus tard, était une forme d’amour que seule la distance saurait lui enseigner. Le vacarme que son père faisait dans la cuisine quand il préparait des repas traditionnels : le choc des casseroles, le sifflement de l’huile chaude, les épices qu’on sentait avant de voir, et cette manière qu’il avait de chanter tout bas en cuisinant, comme s’il racontait une histoire à la nourriture. Et enfin, l’insistance tendre de sa mère, chaque jour, avec ses questions que l’on croyait pouvoir anticiper et qui revenaient pourtant, immuables et rassurantes comme les saisons : « as-tu fait tes devoirs ? », « as-tu rangé ta chambre ? ». Ces questions qui, sur le moment, agaçaient et qui, avec le temps, deviendraient les sons les plus précieux de sa mémoire.
D’autre part, un bruit extérieur, celui de ses vacances dans son pays natal, l’Île Maurice. Un bruit d’une tout autre nature - plus vaste, plus ancien, comme si la terre elle-même respirait. Les flots des vagues qui s’écrasaient sur le corail en un rythme que le corps finissait par intégrer, battant comme un second cœur. Le silence de la mer à l’aube, ce silence qui n’en était pas vraiment un mais une accumulation de sons si doux qu’ils se fondaient les uns dans les autres : les murmures du vent sur la nature, le frôlement des palmes de cocotiers, le vol furtif des oiseaux dans les arbres.
Les mystères des montagnes, massives et silencieuses, qui semblaient garder des secrets millénaires dans leurs flancs. Le ruissellement des cascades - les Sept Cascades, le Tamarin - dont le bruit était si pur qu’il l’avait les pensées. Et puis, parfois, le bruit de la pluie d’un soir hivernal, qui commençait doucement sur les toits de tôle avant de s’emballer, ses coups de tonnerre roulant sur les montagnes comme des tambours, le raffut de l’orage et des éclairs qui zébraient le ciel tropical d’une lumière blanche et violente, aussi belle que terrifiante.
Ces deux bruits - l’intérieur et l’extérieur, la famille et l’île, le chaud et le vaste - avaient formé les fondations de ce qu’elle était. Elle ne le savait pas encore. Elle le comprendrait plus tard, bien plus tard, dans une ruelle sombre d’Osaka.
Aujourd’hui, Sabiha a 25 ans et entend toujours ces bruits.
Mais, maintenant, ces bruits ont évolué. Elle a réalisé ses rêves. Devenue écrivaine, elle quitta sa famille pour voyager dans d’autres pays et découvrir différentes cultures. Ce départ fut douloureux de la manière dont tous les départs nécessaires sont douloureux : elle emporta avec elle les bruits de la maison sans le savoir, les portant dans sa mémoire comme des provisions pour un long voyage.
Elle commença par l’Europe. En Grèce, elle marcha sur des pierres vieilles de deux mille ans et comprit que l’Histoire n’était pas une matière scolaire mais quelque chose que les pierres portaient dans leur silence. En Italie, elle se perdit volontairement dans les rues de Rome, de Florence, de Venise, et écrivit des pages entières dans des cafés en observant les gens qui passaient - leurs gestes, leurs voix, la manière dont une langue pouvait chanter même quand elle se disputait. En Espagne, elle découvrit que la chaleur avait une couleur, que l’architecture pouvait raconter une civilisation mieux que n’importe quel livre, et qu’une conversation avec un inconnu sur une plaza pouvait devenir l’une des plus belles de votre vie.
Puis elle traversa l’Atlantique. Les États-Unis lui apprirent que la langue anglaise était en réalité des dizaines de langues superposées - celle de New York n’était pas celle de La Nouvelle-Orléans, celle des musées n’était pas celle des rues. Elle visita des expositions, des galeries, des archives. Elle prit des notes sur tout. Elle remplit des carnets entiers d’une écriture de plus en plus pressée, comme si elle craignait que le monde aille trop vite pour sa plume.
Enfin, l’Asie. La Chine, le Japon, la Corée du Sud. Ici, les langues n’étaient plus des variations d’un alphabet connu mais des systèmes entiers, des façons de voir le monde encodé dans des caractères. Elle les apprit avec l’obstination de quelqu’un qui sait que comprendre une langue, c’est comprendre une âme. Avec ces compétences linguistiques, elle s’entretenait avec des Chinois, des Japonais et des Coréens, cherchant à comprendre leur vie et leurs cultures de l’intérieur - non pas comme une touriste qui observe, mais comme quelqu’un qui écoute.
Avec toutes les informations qu’elle avait récoltées, elle se plongea dans l’écriture d’un recueil sur les cultures étrangères qu’elle avait découvertes. Elle intitula son premier livre : « Ma vie avec toi ». Un titre qui parlait à la fois de toutes les villes qu’elle avait aimées, de tous les gens qu’elle avait rencontrés, et, sans qu’elle se l’avoue vraiment, de l’île qu’elle n’avait jamais vraiment quittée.
À cet instant précis, elle se retrouve perdue dans une rue.
Actuellement au Japon, elle marchait dans un quartier chic d’Osaka à une allure très rapide, le nez dans son téléphone, les écouteurs dans les oreilles. Elle avait enfin eu la chance de rencontrer et d’interviewer son groupe de chanteurs japonais favori, The Rampage from Exile Tribe - une opportunité qu’elle attendait depuis des mois, qu’elle avait obtenue au terme de nombreuses démarches, et dont elle revenait encore éblouie, portant en elle ce mélange de fierté et d’irréalité propre aux moments qui dépassent ce qu’on avait osé espérer.
Elle ne voulait pas oublier les réponses à ses questions - chaque mot, chaque inflexion, chaque silence significatif qu’elle avait noté dans son carnet et qu’elle retranscrivait maintenant sur son téléphone en marchant, parce qu’elle était ainsi, incapable d’attendre, incapable de laisser une idée reposer trop longtemps sans lui trouver une forme. Elle se disait qu’elle connaissait par cœur le chemin pour retourner à son hôtel. Elle l’avait fait deux fois ce matin, trois fois la veille.
Jusqu’au moment où elle tourna dans une ruelle sans lever les yeux. Quand elle les leva, ce n’était plus le quartier chic d’Osaka. C’était une ruelle étroite, mal éclairée, où les néons des enseignes ne pénétraient pas. Des sacs poubelles remplis s’entassaient le long des murs, certains éventrés. Des bouteilles cassées brillaient sur le bitume mouillé. Des gravures s’alignaient sur les murs - des caractères japonais qu’elle lut instinctivement, sans comprendre ce qu’ils annonçaient.
Elle retira ses écouteurs.
Le plus surprenant dans tout cela, c’étaient les deux personnes en face d’elle. Elle les vit d’abord comme une image, avant que l’image ne devienne réelle. Un homme, vêtu d’un costume sombre et parfaitement taillé, des chaussures qui coûtaient plus cher que son billet d’avion, tenait dans sa main droite un revolver qu’il pointait sur un homme agenouillé devant lui. Celui-ci suppliait pour sa vie, répétant en japonais, d’une voix brisée qui n’avait plus rien d’humain tellement elle était défaite par la peur : « S’il vous plaît, ne me tuez pas. S’il vous plaît. »
L’homme au costume ne répondit pas.
Mais en vain. Il était mort.
Sabiha ne bougea pas. Elle ne cria pas. Elle ne fit aucun bruit - elle qui avait passé toute son enfance à écouter les bruits du monde, elle qui avait traversé des continents pour en récolter d’autres, se retrouva soudain incapable d’en produire un seul. Son téléphone était encore dans sa main. Son carnet était encore dans son sac. Les réponses de The Rampage from Exile Tribe étaient encore dans sa mémoire, parfaitement intactes, soudainement absurdes.
L’homme chic la remarqua. Il se retourna lentement - avec le calme de quelqu’un qui n’a pas l’habitude d’être surpris, ou qui a depuis longtemps décidé que les surprises ne changeaient rien. Il s’approcha d’elle. Pas en courant. Pas en se précipitant. Il marcha vers elle comme on marche vers une chose réglée d’avance.
« Retourne-toi et marche, » ( 振り返って歩け。 (Furikaette aruke.)) dit-il en japonais, d’une voix basse et absolument dépourvue d’émotion. « Si tu dis un mot de ce que tu as vu, je te tue. » ( お前が見たことを一言でも言えば、殺す。 (Omae ga mita koto wo hitokoto demo ieba, korosu.))
Et il repartit comme il était venu. Ses chaussures ne firent presque aucun bruit sur le bitume mouillé.
Sabiha se retourna. Elle marcha. Un pas, puis un autre, puis un autre encore, mécaniquement, comme si son corps avait pris une décision sans consulter son esprit. Elle ne courut pas - elle avait compris, sans savoir comment, qu’il ne fallait pas courir. Elle ne cria pas. Elle ne pleura pas. Elle n’appelait personne. Elle marchait, les yeux droits devant elle, les mains légèrement tremblantes, son téléphone toujours dans sa main comme un objet dont elle avait oublié l’usage.
Elle savait ce que c’était. Elle savait qui était cet homme. Elle avait lu sur les Yakuza dans ses recherches sur le Japon - leur organisation, leurs codes, leur présence discrète et absolue dans certains quartiers. Elle avait écrit des notes à leur sujet dans ses carnets avec la distance propre à quelqu’un qui étudie quelque chose depuis l’extérieur. Cette distance-là, elle l’avait perdue dans une ruelle à Osaka.
De retour dans sa chambre d’hôtel, elle s’assit sur le lit sans allumer la lumière. La ville brillait derrière la fenêtre, indifférente, magnifique. Elle pensa à appeler quelqu’un - sa mère, son frère, n’importe qui. Elle tint son téléphone dans sa main et ne composa aucun numéro. Que dire ? Et à qui ? Elle était écrivaine. Elle savait mieux que quiconque que certaines choses ne pouvaient pas être dites - seulement écrites, plus tard, quand les mots auraient retrouvé leur forme.
Elle ouvrit son carnet.
Elle n’écrivit pas ce qu’elle avait vu. Pas encore. Elle écrivit ce qu’elle entendait : la ville derrière la fenêtre, le bourdonnement de la climatisation, le battement de son propre cœur, encore trop rapide, qui se calmait peu à peu. Et très loin, si loin que c’était peut-être une invention, elle entendait les flots des vagues de l’Île Maurice, le silence de la mer, les murmures du vent. La voix de sa mère qui posait ses questions.
Mais une chose était sûre : elle n’oublierait jamais cette situation. Pas parce qu’elle était écrivaine. Parce qu’elle était humaine. Parce que certains bruits, une fois entendus, ne quittent plus jamais le corps qui les a reçus - ils s’installent quelque part entre la mémoire et la peau, et ils restent là, silencieux la plupart du temps, mais toujours présents. Comme le bruit de la cuisine de son père. Comme le silence de la mer.
Catégorie : Creative Non-Fiction
Auteure : Sabiha Atturkhan
About the Competition
The Global Poetry and Creative Writing Competition 2026 by Hashtag Kalakar is a prestigious platform celebrating literary talent across the globe. It invites writers and poets to express their unique voices through various genres, fostering a community of creativity and cultural exchange. This competition stands as a testament to the power of words in connecting diverse perspectives and experiences.
We express our gratitude to Sabiha Atturkhan for sharing "Les Bruits du Monde" with us. Her participation in the Global Poetry and Creative Writing Competition 2026 enriches the tapestry of narratives that bridge cultures and evoke profound reflection. We thank her for her contribution and look forward to seeing more of her resonant storytelling.
About Hashtag Kalakar
Hashtag Kalakar is a creative platform dedicated to providing artists, writers, singers and other creative talents with opportunities to showcase their work and reach wider audiences through competitions, features and creative initiatives.


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